JEM Aix-la-Chapelle : Steve Guerdat et Dynamix de Belheme entrent un peu plus dans la légende

Il est rare de voir de telles émotions transparaître sur le visage de Steve Guerdat, lui qui paraît si composé, réfléchi et concentré, autant sur chaque épreuve qu’il affronte qu’en dehors de piste. Mais quand il a franchi la ligne d’arrivée de la deuxième manche de cette finale individuelle des Jeux équestres mondiaux d’Aix-la-Chapelle, le public aixois et tous les spectateurs derrière leurs écrans ont pu voir le Suisse poser le masque un instant, et découvrir ce que cela représente vraiment, d’être couronné champion du monde sur la mythique piste de la Soers. Les larmes que le multimédaillé n’a pu retenir de couler, que ce soit au paddock ou sur le podium, sont à l’aune de la légende qu’il écrit un peu plus chaque jour dans ce sport : car qui d’autre peut se targuer d’avoir été couronné champion olympique, champion du monde et champion d’Europe, d’avoir remporté plusieurs finales Coupe du monde et des finales Top Ten, sans compter une palanquée de Grands Prix parmi les plus prestigieux du monde ?

L’ultime récompense pour un cavalier qui possède maintenant tous les titres en grands championnats. – ML / IJ

Pour Steve Guerdat, ce titre est d’autant plus beau qu’il a dû avaler des couleuvres tout au long de l’année passée : avant de revenir au sommet, le Suisse a en effet été troublé par des problèmes de dos qui ont entraîné deux opérations et de longs mois passés hors de sa selle. Ecueil supplémentaire, Dynamix de Belheme, sa vice-championne olympique de Paris et championne d’Europe de Milan, s’était aussi blessée en début d’année, à tel point qu’il était prêt à abdiquer pour les Mondiaux avant d’en être dissuadé par le chef d’équipe Peter van de Waaij. Bien leur en a pris ! Car la fille de Snaike de Blondel et Soudaine du Montet (Windows vh Costerveld, alias Cornet Obolensky), née chez la famille Aimez, s’est montrée impériale de bout en bout.

Steve Guerdat et Dynamix de Belheme n’ont renversé aucune barre du championnat. – ML / IJ

Trois triples sans-fautes pour un podium

Cinquième à la faveur d’une Chasse rondement menée, la paire a été la seule du championnat à ne laisser aucune barre à terre, bien que les difficultés soient allées crescendo de jour en jour : l’épreuve de vitesse voyait en effet s’élancer 145 partants, au niveau hétérogène desquels le chef de piste Frank Rothenberger devait s’adapter pour dessiner ses parcours. Mais l’Allemand a ensuite haussé d’un cran le niveau de chaque épreuve, pour arriver à cette finale en deux manches où chaque obstacle était plus haut et large que le précédent.

Thibeau Spits et Impress-K van’t Kattenheye Z repartent d’Allemagne avec deux titres de vice-champions du monde. – ML / IJ

16 efforts attendait les 25 meilleurs cavaliers, puis 15 pour les 12 meilleurs. Et seul trois cavaliers ont su trouver les clés du double sans-faute, ce qui les a tous menés sur le podium : outre Steve Guerdat, Thibeau Spits et Harry Charles, représentants d’une ô combien belle jeune génération, ont ajouté une nouvelle médaille à leur palmarès – le Belge étant déjà champion d’Europe par équipes à la Corogne et médaillé d’argent lors de ces Mondiaux allemands, le Britannique comptant lui un titre olympique par équipes à Paris et deux médailles de bronze mondiales acquises à Herning et Aix. À leurs côtés, Impress-K van’t Kattenheye Z, compagnon de longue date du Diable rouge qui a encore fait étalage de tous ses moyens et sa classe ; et LT Holst Freda, que le cavalier anglais ne monte que depuis quelques mois ! Que ce soit pour l’un ou l’autre couple, l’alchimie était belle et bien là, puisqu’ils remontent des quinzième et vingt-troisième places respectivement jusqu’au podium : manière de dire, s’il fallait encore le répéter, qu’un championnat réserve bien des rebondissements jusqu’au passage de l’ultime cavalier.

Mise en lumière par Julie Davey, LT Holst Freda s’est parée du bronze sous la selle de Harry Charles. – ML / IJ

Les cadors en difficulté

Car les fautes se sont multipliées sous le soleil allemand, qui avait jeté sa lumière sur cette journée historique après la pluie battante des derniers jours, et le classement n’a eu cesse de bouger tout au long des deux manches. Même les cracks cavaliers se sont laissés piéger par le parcours de Frank Rothenberger et son équipe.

La première manche a ainsi vu le refus de United Touch S sur le mur aux couleurs de l’événement, après un roll-back bien trop serré de Richard Vogel. L’Allemand a écopé de dix points de pénalité et a laissé s’envoler ses chances de médaille individuelle, qui paraissaient tout de même éloignées après sa barre lors de la Chasse et ses deux points de temps en finale collective vendredi mais pas inatteignables.

Même portés par leur public, Richard Vogel et United Touch S repartent d’Aix-la-Chapelle sans médaille individuelle. – ML / IJ

L’autre surprise du premier round est venue de Ben Maher, en médaille de bronze provisoire, qui a lui aussi essuyé un refus net de Point Break sur un vertical de palanque. Ayant produit un gros saut sur la spa et la rivière, après des coups de cravache du Britannique, le duo a perdu sa connexion et l’étalon n’a pas franchi l’obstacle à sa première tentative.

Ben Maher et Point Break ont connu une finale peu reluisante. – ML / IJ

Trois Allemands et une Française dans le top ten

Mais les surprises n’étaient pas finies, et la seconde manche a commencé par l’élimination de Scott Brash et Abdel Saïd. Le Britannique, qui a mal calculé son triple, s’est retrouvé désarçonné sur le deuxième oxer et a chu, tandis que sa partenaire n’a pas hésité à sauter seule le dernier élément, un vertical, avant de partir vers la sortie de piste. On a craint le pire pour l’Ecossais, resté de longues secondes à terre, avant qu’il ne se relève et sorte finalement sur ses pieds sous les applaudissement du public. Pour le Belge, moins de mal mais une finale au goût tout aussi amer, en dépit de son titre collectif de vice-champion du monde. Wathnan*Quaker Brimbelles Z a peut-être payé les efforts des premières manches et clairement refusé de franchir l’impressionnant double de verticaux une première fois, avant de stopper net devant le deuxième élément lors de sa seconde tentative.

Ils occupent ainsi les onzième et douzième rangs, derrière Armando Trapote (Tornado VS) dixième, Sophie Hinners neuvième, Marcus Ehning septième, et Daniel Deusser sixième, qui ont eux aussi tous accusé des fautes. Même les nouveaux tenants du titre mondial se sont cassés les dents : au grand désespoir du public, qui laissait planer un silence de cathédrale sur le stade mais bruissait de chaque note de musique sur les barres au passage des chevaux, les Allemands, en selle sur Coolio 42, Iron Dames*Singclair et Otello de Guldenboom, respectivement cinquième, quatrième et premier ex-aequo avec Steve Guerdat, ont laissé une ou plusieurs barres à terre.

Daniel Deusser et Otello de Guldenboom tenaient la tête ex-aequo mais ont laissé des barres à terre pour finir sixièmes. – ML / IJ

C’est au milieu de ce beau monde que se glisse Nina Mallevaey, qui achève ses Mondiaux par une belle huitième place. En selle sur une Dynastie de Beaufour nullement impressionnée par son environnement, la Nordiste a offert une magnifique clear round en première manche avant de laisser une barre à terre et de laisser filer un point de temps dans la seconde. Avec des si, on mettrait Paris en bouteille : sans cette faute, ou celle de la finale par équipes vendredi, la Tricolore se serait offert une médaille individuelle, qu’elle et sa fille de Diamant de Semilly méritait amplement. Mais on se contentera de ce top dix parmi un plateau relevé, dans l’un des plus beaux théâtres du monde, et des promesses pour l’avenir que le couple a offert au public français.

Nina Mallevaey repart d’Allemagne avec une huitième place grâce à Dynastie de Beaufour. – ML / IJ

Les médaillés provisoires craquent, sauf un

Mathématiquement, les défaillances des Allemands notamment ont fait les affaires de Piergiorgio Bucci et de Roberto Teran Tafur, qui se sont retrouvés propulsés sur le podium provisoire après le premier round. Si l’Italien, qui vit une saison de rêve avec plusieurs victoires en Grands Prix avec Pallieter vd N.Ranch mais aussi son partenaire des Mondiaux Hantano, pouvait parachever son incroyable année à Aix par une médaille d’argent, on n’attendait pas forcément le Colombien et son étalon de dix-huit ans, Dez’ Ooktoff, à ce niveau.

Mais comme les favoris, les outsiders ont eux aussi craqués : sans paraître émoussés, le Colombien et son bai se sont juste laissés piéger par la sortie de triple après un sursis sur les premiers éléments, les reléguant en cinquième position ; plus cruel encore pour l’Italien et son fils de Quasimodo Z, qui ont laissé choir l’ultime obstacle alors que la médaille leur tendait les bras et se retrouvent de facto au quatrième rang…

Ne restait plus que Steve Guerdat à entrer en piste, pour atteindre le Graal dans cette Mecque des sports équestres dont il n’a pourtant jamais (encore) remporté le Grand Prix lors du CHIO. Si le Suisse et sa crack avaient une relativement large marge de manoeuvre par rapport aux pénalités de leurs adversaires, ils ne se sont pas laissés aller ou surpendre par le parcours. Au contraire, accompagné par le silence des plus de 40 000 spectateurs qui bondaient les tribunes, le couple a encore avalé les difficultés les unes après les autres, sans montrer de signe de faiblesse jusqu’à l’ultime obstacle qu’ils ont effacé sans faillir. On sait que le Suisse est un homme de grands championnats, qui sait tenir la pression, et que lui et sa baie se sont déjà parés de certaines des belles médailles des sports équestres : mais ce titre mondial, dans une arène telle que celle d’Aix-la-Chapelle, est un accomplissement égal à nul autre pour lequel le champion a eu toutes les raisons du monde de se prendre la tête dans les mains, de désigner sa fabuleuse partenaire pour la remercier de lui offrir tant, et, d’enfin, fendre l’armure et laisser les larmes couler.

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