« J’ai retrouvé mon cheval »

Le week-end passé, le mythique Paris Eiffel Jumping se déroulait sur le Champ de Mars, au pied de la Dame de fer. Pour l’occasion, nous sommes allés à la rencontre d’un pilier de l’équipe de France, et pas des moindres, le champion olympique par équipe, Philippe Rozier.

Il y a quelques semaines, aux Longines Masters de Lausanne, vous remportiez l’épreuve du vendredi, devant votre frère, Thierry, deuxième de cette même épreuve. Qu’avez-vous ressenti à l’issue de ce parcours ?

Pour moi c’était un grand moment d’émotion pour plein de choses différentes. La première, ce n’était pas la victoire, ni d’être devant mon frère, c’était que Rahotep faisait son premier 5* après un an et demi d’arrêt pour une tendinite. Alors une tendinite ce n’est pas grave, mais c’est long, c’est très long et il faut être patient. Si on va trop vite, on retombe à la case départ. Donc il y avait déjà beaucoup d’émotion au premier tour avant le barrage. En ce qui me concerne, en sortant de piste mon cheval a sauté magnifiquement. Parce que c’est la manière surtout. Qu’il soit sans faute, ok, mais si j’avais senti un sans faute un peu difficile où le cheval avait forcé un petit peu, j’aurais pas ces propos-là. En sortant de piste j’ai fait « wow, j’ai retrouvé mon cheval ». C’était beaucoup d’émotion. Et puis ensuite il y a eu le barrage. Au départ, on s’est posé la question de savoir si le cheval ferait le barrage ou pas et j’ai dit oui parce qu’il avait envie ! Je le connais par cœur, c’est un battant et là, tous les feux sont ouverts et il a envie, donc si je ne vais pas en barrage en quelque sorte je vais le punir, parce qu’il a envie de sauter. Et j’ai eu raison parce qu’il est parti comme une fusée et on a gagné cette épreuve. Mon frère est passé après moi et prend la deuxième place tout près, l’histoire est belle. C’était une épreuve et un moment assez important que je garderai parce que le retour de mon cheval, la victoire, la deuxième place de Thierry et l’endroit où il fallait être au bon moment.

Double victoire pour le couple olympique Rahotep de Toscane et Philippe Rozier ! Pour son grand retour à la compétition, Rahotep offre à son cavalier la victoire dans le Prix de la Ville de Lausanne aux Longines Masters. Info Jumping – © Maëva Defonte

Comment s’est passée la remise en route de Rahotep ?

Tout doucement, j’ai recommencé à sauter des parcours d’un mètre-dix, un mètre-vingt au mois de février et je vous garantis que c’est chiant. Même pour lui ! Il ne montre rien, il ne donne rien, si on ne le connait pas on se dit que c’est un mauvais cheval. Parce qu’il s’en fout, il a besoin comme moi d’adrénaline et de compétition de haut niveau parce qu’il a été programmé pour ça et c’est sa façon de fonctionner. Il a besoin de ça et moi aussi, c’est peut-être pour ça qu’on s’entend aussi bien. Donc ça a été petit bout par petit bout, attendre encore et encore et heureusement j’avais d’autres chevaux en attendant et j’ai pu rester au haut niveau grâce à Cristallo. Et c’est pour ça que c’était si beau, c’était sa première 150/160cm qu’il sautait à Lausanne !

Quels sont les avantages et les inconvénients de travailler en famille ?

Les avantages c’est que travailler en famille c’est toujours sympa. L’avantage qu’on a, c’est qu’on n’est pas les uns sur les autres. Sur le site il y a quinze hectares, quatre carrières, deux manèges, il y a de la place ! Il y a une centaine de chevaux en tout. C’est un village cheval, c’est pas une écurie privée où on est 24h/24 juste entre nous. Il y a d’autres intervenants au milieu de tout ça, les écuries sont louées à d’autres personnes, des cavaliers semi-professionnels, voire professionnels, donc il y a toute une petite communauté, c’est toujours sympa. Et les inconvénients, non. Chacun a sa partie, chacun est indépendant totalement donc il n’y a pas de soucis majeurs, chacun a son personnel, ses chevaux, c’est plusieurs écuries en une, en fin de compte. Donc le seul avantage c’est de ne pas travailler seul et d’avoir ce sentiment d’être regardé qui fait que tu progresses aussi, ça c’est important. Quand t’es tout seul chez toi, tu peux faire des conneries parce qu’il n’y a personne pour te regarder. Là, on se remet toujours en question par apport au regard des autres et je trouve ça très positif.

Quand vous avez commencé le haut niveau, le fait de s’appeler Rozier vous mettait-il une pression ?

L’avantage c’est qu’on te met sur le bon chemin. On côtoie les meilleurs tout de suite, que ce soit mon père ou à travers les compétitions où j’ai suivi mon père, même petit. Tu vois des bons tous les jours. Donc ça engrange beaucoup de bonnes choses. L’inconvénient, et je l’ai écrit dans mon livre, Fils de, c’est que j’étais toujours Le fils de. Tant que tu n’as pas touché le plafond t’es toujours Le fils de. En plus, mon père avait mis la barre très haut parce que c’était un grand champion, champion olympique et tout ce qui va avec, donc on te compare toujours d’une manière ou d’une autre et des fois tu préfèrerais être le fils de personne. Alors je suis très fier de porter mon nom depuis le début mais de temps en temps, tu reçois des petits tacles mais ce n’est que de la jalousie ! Quand t’es jeune, tu prends ça au premier degré et tu te poses des questions et après tu t’aperçois que non, ce n’est que de la méchanceté. Et je pense que la clé d’un grand champion, c’est d’être hermétique à tout ce qui peut te déranger.

Le bondissant Rahotep de Tosacane, aux commandes de Philippe Rozier, au pied de la tour Eiffel. Info Jumping – © Maëva Defonte

Quel est le programme de la semaine avant d’aller en concours ?

C’est très simple, je suis chez moi, j’ai la chance d’avoir un endroit formidable pour s’entrainer, on est bien, on est en forêt de Fontainebleau, c’est idéal pour les chevaux. Donc, lundi, mardi, je les travaille le matin et j’essaye de me ressourcer un petit peu chez moi tranquillement, en faisant plein d’autres choses parce que ce sport rend fou, je le dis toujours (rire). Parce que tu peux péter un câble du jour au lendemain. Tu dépends d’un animal, c’est pas que toi. Le cheval, c’est tous les jours tu remets les compteurs à zéro. Dimanche tu gagnes le Grand Prix de Paris et lundi matin tu remets tout à zéro, tu te ré-entraînes pendant trois jours. Nous, on ne passe pas un week-end à la maison, on est en déplacement tous les week-end donc, un moment ou un autre, il faut bien te ressourcer quelque part, poser tes valises. Trois jours, c’est pas beaucoup mais ça me suffit. Une semaine entière à la maison et il faut que je repartes parce que j’ai été programmé pour ça. Donc je ne me plains pas, au contraire. J’ai une vie formidable; ça fait 35 ans que je fais ça tous les jours, j’ai une chance énorme. J’ai croisé les personnes au bon moment, j’ai eu des bons chevaux, donc on ne m’entendra pas souvent me plaindre et quand je le fais c’est que j’ai mal monté.

Qu’avez-vous à nous dire à propos de Vincy Du Gue ?

Vincy, c’est une longue histoire. C’est un cheval que l’on a acheté quand il allait avoir six ans, il avait tout gagné à quatre et cinq ans. À six ans, il a été formidable, sept ans, toujours formidable et à la fin de ses sept ans, il a eu une tendinite à un antérieur. Il avait été arrêté un an comme Rahotep et il se trouve que toute l’année de ses neuf ans, je n’ai pas réussi à retrouver le cheval que j’avais eu. Si je ne l’avais pas connu avant, je me serais dit que c’était un cheval normal alors que ce cheval là, pour moi, avait un gros potentiel et je pense que cette tendinite l’a marqué, une douleur très forte pour lui, et qu’il a eu du mal à encaisser cette douleur et il commence seulement maintenant, à dix ans, à revenir et j’ai vraiment mis beaucoup de temps. J’y crois beaucoup maintenant ! Ça a été long, mais c’est plus le mental qui a été touché que son physique. J’y vais à tâtons, je pense qu’il a tous les ingrédients d’un grand cheval. Maintenant, s’il n’a pas le mental, c’est comme les gens, il n’ira jamais au haut niveau. Je l’ai amené à Paris dans le but de faire les six barres en me disant que ça pouvait être un bon exercice pour lui, pour lui donner du moral et du mental et je suis content parce qu’il termine deuxième.

Philippe Rozier sous la selle de Vincy Du Gue au Paris Eiffel Jumping. Info Jumping – © Maëva Defonte