« À la base, je ne pensais pas que j’aurai ce niveau là »

Suite à notre rencontre avec son frère, Philippe, Thierry s’est lui aussi prêté à notre jeu de questions-réponses lors du Jumping de Dinard, le week-end passé. Entre les nouvelles de Venezia, de Star et de ses derniers objectifs concernant ses dernières années de cavalier, Thierry s’est confié à nous avec beaucoup d’émotions.

Nous avions posé la même question à votre frère, Philippe, lors du Longines Paris Eiffel Jumping. Le fait de s’appeler « Rozier« , a-t-il été un avantage ou un inconvénient lorsque vous étiez plus jeune ou encore pour atteindre le haut niveau ?

Quand j’étais jeune, c’était un inconvénient pendant très longtemps. J’ai eu du mal à l’accepter. C’est même pour ça que j’avais arrêté de monter à cheval. Petit à petit, j’ai relativisé la chose. Je me suis dit « ou tu arrêtes complètement et tu quittes le navire ou, si tu en as envie, faut que tu fasses abstraction » et ça a été le cas. Et maintenant, au contraire, je suis fier de m’appeler Rozier, ça me booste encore plus.

Comment se passe la pause de Venezia ? Quels sont vos projets avec la jument ?

Lorsque à Lausanne, elle a fait cette contre-performance, et comme tout le monde le sait je suis très proche de mes chevaux, j’ai tout de suite voulu savoir la cause. Le lendemain matin, elle est partie directement faire de multiples contrôles. On avait simplement vu une épaisseur du tendon au postérieur gauche avec un risque minime. On m’a dit « tu pourrais éventuellement continuer à courir mais… » et moi, rien que par le mot « mais », j’ai dit j’arrête tout. Surtout que les grosses échéances arrivaient. Elle allait partir à Aix-La-Chapelle, c’est un concours où il faut non pas être à 100% mais à 200% donc si Venezia n’était pas à 100%, je prenais le risque de la casser complètement. Elle a fait huit jours tranquilles et là elle est au boulot. Elle ne s’est pas arrêté de travailler. Là il faut vite qu’elle ressaute parce qu’elle devient folle (rire). Elle ne supporte pas que les autres partent en camion sans elle. Elle a eu encore un contrôle vendredi pendant que je suis à Dinard et tout est à 100%. Elle va donc recommencer dans dix jours à Deauville sur des épreuves à 135cm, histoire de se remettre en route. Pour les projets, il y a plusieurs options pour le moment. Elle va donc aller à Deauville, peut-être qu’elle ira au concours de Bruxelles et j’irai ensuite à Saint-Tropez. Et ensuite, il y a peut-être une option sur Barcelone mais ce n’est pas moi qui décide, c’est elle. Et ensuite, nous partirons sur les indoors.

Thierry Rozier et Venezia d’Ecaussinnes lors du Longines Masters de Lausanne en juin dernier. © Info Jumping – Maëva Defonte

Parlez-nous un peu de Star, que vous avez amener à Dinard dans le CSI 3*.

Star seconde super bien Venezia et là, le fait que Venezia soit au repos depuis un mois, je la monte différemment parce qu’elle n’est plus seconde, elle est devenu numéro un pendant un mois. Le fait qu’elle soit devenue numéro un me fait voir plus de choses. Souvent les chevaux en numéro deux partent sur des épreuves de vitesse. Je suis super content, elle me montre de belles choses. Elle a déjà gagné son premier Grand Prix la semaine dernière, lors du Grand Prix Classic de Fontainebleau. L’année dernière, ça c’était très mal passé à Dinard, elle n’avait pas du tout accepté la piste donc j’avais arrêté. Là, je l’ai remise en me disant « on ne sait jamais » et je trouve qu’elle saute magnifique. Jeudi elle est sixième, vendredi elle est troisième et dans le Grand Prix du dimanche elle est quatrième. La jument est top. Donc à Deauville, elle repartira en numéro un et Venezia sera en numéro deux. Donc pour le moment le brassard de capitaine, c’est Star qui le détient.

Thierry et Star, vendredi, dans le Prix du Conseil Municipal de Dinard du CSI 3* où ils terminent à la troisième place ! © Info Jumping – Maëva Defonte

Pouvez vous nous parler un peu de votre collaboration avec Electra Niarchos ?

Il y a trois ans, jour pour jour, Electra a dû arrêter pour des raisons professionnelles. Elle s’occupe du haras de chevaux de course de la famille et elle m’a dit que pendant deux ans elle devrait s’investir à fond donc elle m’a laissé les juments. De base, c’est une collaboration d’amitié et même beaucoup plus que ça, je les considère comme ma famille. Comme tout le monde le sait, c’était un pari que j’avais fait et je pense que sans ces gens-là, je n’aurais pas eu la moindre idée d’aller sur un projet aussi fou comme je fais. Ce sont eux qui m’ont mis la première pierre pour redébuter et ce sont eux aussi qui mettrons la dernière pour clôturer.

Quel est votre rôle dans les Ventes Fences ?

Mon père est à la base une personne qui avait inventé les Ventes Fences. Mon frère voudrait que je prenne petit à petit la relève. J’essaie de m’intégrer en disant aux autres que je suis à fond dans ma carrière de cavalier de concours donc je ne pouvais pas les suivre partout dans les sélections. J’ai pu en faire quelques-unes, mais je ne pouvais pas tout faire. Je serai plus impliqué dans les Ventes Fences lorsque j’arrêterai, l’année prochaine. Je serai plus impliqué également à l’organisation du concours de Chantilly parce que c’est quelque chose qui me prend énormément de temps et que j’adore. Et puis dans le coaching et dans le commerce de chevaux. J’ai vraiment beaucoup de choses de côté par rapport à mon poste de cavalier. Aujourd’hui, je veux être cavalier et je suis cavalier.

Moment de complicité entre Thierry et sa jument Star après leur quatrième place dans le Grand Prix 3* de Dinard. © Info Jumping – Maëva Defonte

Une chose est sûre, lorsque vous arrêterez de monter à cheval, vous ne resterez pas les bras croisés! (rire).

Je crois que je ferai beaucoup plus que maintenant (rire). Je ne suis pas hyperactif mais je suis quelqu’un qui a besoin de beaucoup bouger. Ça me convient énormément. J’ai hâte de redonner des cours, de m’occuper des gens parce que ça c’est la chose que j’aime le plus. À la base, je ne suis pas un cavalier de concours, je ne suis pas comme mon frère, d’abord je suis quelqu’un qui ne croyait pas en moi. J’ai toujours pensé que j’étais, pas le vilain petit canard de la famille au niveau sportif, mais je pensais que je n’étais pas à ce niveau-là. Bien sûr, je suis suivi par un préparateur sportif qui m’a expliqué qu’il ne voyait pas pourquoi je m’étais mis ça dans la tête. Aujourd’hui, j’ai totalement zappé ce truc-là. J’estime que j’ai ma place au haut niveau, d’abord dans mes résultats ça se voit, je n’ai pas fait tout ça pour rien en trois ans. Je pars de nulle part puisque je n’avais pas de points, rien du tout. Même d’aller au Championnat du Monde de Tryon pour moi c’est une de mes plus belles victoires. J’étais à deux doigts de faire les Championnats d’Europe de Rotterdam et malheureusement un petit problème nous a retirés. Mais je sais que ça fait parti du jeu, donc je l’ai accepté très vite. C’est même moi qui avais appelé mes entraîneurs pour leur dire de me retirer, je veux être prêt, être à 100%. Je ne voulais pas leur faire croire que ça pouvait aller donc je me suis retiré. Et aujourd’hui, je suis fier. Je suis fier de ce que je fais, de ce parcours un peu éphémère parce que malheureusement, il ne durera que quatre ans. Je pense que pour les autres ça peut servir. On peut y arriver, je suis parti de rien en peu de temps. C’est vrai que j’avais de l’expérience, j’ai toujours été bien avec les organisateurs, ils m’ont filé un coup de main pour venir à leurs concours. J’ai la chance d’être français, on a beaucoup de gros concours en France. J’ai eu la chance de tomber sur Philippe Guerdat. J’ai eu la chance d’avoir eu une Fédération qui m’a aidé et, bien sûr, la famille Niarchos. Je n’ai pas fait tout ça pour rien. J’espère que je pousserai les autres à se dire qu’on peut y arriver parce qu’on parle beaucoup de l’argent. Je suis fier de ne jamais avoir dû payer pour aller à un concours. J’ai dit non, je vais essayer de me débrouiller.

Quelle relation entretenez-vous avec votre frère, Philippe ?

On a chacun notre façon de travailler. Le but c’est d’être le meilleur. Quand on est à cheval, mon frère est un adversaire. C’est ce que j’avais eu du mal à accepter au début, je mettais toujours mon frère devant. La dernière fois, on a fait une superbe épreuve à Lausanne où nous sommes premier et deuxième. J’étais déçu d’être deuxième (rire). Il faut que je garde cet esprit-là. Après, j’ai tous mes autres copains, que ce soit Rodrigo Pessoa, Nicolas Delmotte, Alexis Deroubaix et tout ça. C’est des gens que j’aime beaucoup. Mais aujourd’hui, j’ai réussi à trouver ce mental en me disant que je suis un cavalier de concours avant tout et que l’amitié est à part. On voit sur les réseaux sociaux, je pense que je suis quand même proche de beaucoup de gens sur les concours.

Thierry Rozier et Alexis Deroubaix après la victoire de ce dernier dans le Grand Prix Rolex de Dinard. © Info Jumping – Maëva Defonte

Qu’est-ce que ça vous fait d’être autant suivi et aimé sur les réseaux sociaux ?

Je m’amuse, j’ai beaucoup de gens qui me suivent et j’en suis ravi. Mais une chose est sûre, c’est que je sais m’amuser, faire des imbécilités. Ça fait du bien parce que je vois que les gens ont peut- être besoin de ça aussi, mais j’ai la faculté de me concentrer très vite. Les résultats parlent d’eux-mêmes. Tout ça veut dire aussi qu’on peut s’amuser et être sérieux. C’est ma façon de vivre et je ne changerai pas. Je pense que ça ne gêne personne. On l’a vu à La Baule, je ne suivais pas les réseaux sociaux, j’étais cavalier de haut niveau. J’étais là pour défendre les couleurs de l’équipe. J’étais là pour aider l’équipe et on a vu que ça avait marché.

Tokyo 2020, c’est un objectif pour vous ?

C’est le dernier objectif de ma carrière.

Si vous pouviez changer une seule chose dans votre vie, laquelle serait-elle ?

C’est dommage que je m’aperçoive seulement aujourd’hui que je suis un bon cavalier de concours. Je pense que j’ai perdu trente ans, c’est énorme. Maintenant faut l’accepter, on ne peut pas faire marche arrière. Donc, c’est pour ça que je profite encore de ces deux dernières années mais je regrette de ne pas avoir fait ça plus tôt. Après c’est comme ça. Maintenant, je ne regrette pas grand-chose.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune cavalier qui souhaiterait s’installer dans ses propres écuries ?

Je lui dis merde déjà parce que ça va être compliqué (rire). D’être courageux, travailleur, d’avoir un vrai mental, de ne pas avoir peur de tomber. Ce n’est pas tomber la chute, je tombe encore, mais de tomber de haut parce qu’il faut remonter la pente. C’est des hauts et des bas en permanence. Rien n’est acquis. Il y a un mois, j’étais potentiellement en équipe de France et le lendemain matin je n’y étais plus. Je l’ai accepté donc c’est pour ça que je vais vite remonter la pente. Il ne faut pas se morfondre et se laisser « mourrir ». C’est un sport très dur, il faut beaucoup de concentration, un bon entourage et de bien s’occuper de ses propriétaires. Il faut aussi un peu de chance. La chance est importante dans notre réussite.

Thierry lors de la remise des prix du Grand Prix 3* de Dinard où il termine à la quatrième place avec sa Star. © Info Jumping – Maëva Defonte